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En tant que diététicienne et consultante en lactation, j’ai l’habitude de débriefer avec mes collègues certains cas cliniques qui viennent interroger ma pratique et qui viennent questionner les habitudes et les réflexes de notre époque. Ce cas clinique est tout à fait symptomatique de notre façon d’envisager les troubles de l’oralité et il vient nous rappeler combien parfois il peut être utile de prendre du recul, de relâcher la pression, d’oser critiquer des prises en charge et de faire confiance aux patients et à leurs famille.
Ce petit garçon, je le reçois alors qu’il a 12 mois pour un trouble de l’oralité sévère depuis la naissance, sur un allaitement qui ne se passe pas comme prévu, c’est un 1er enfant, les parents sont soumis comme beaucoup à une grosse pression médicalisante dès la maternité : à 6 jours, il est chez l’ostéopathe pour « diminuer son traumatisme de la naissance », vers ses 3 semaines, une sage-femme évoque une succion défaillante et un frein restrictif devant un allaitement qui tarde à bien démarrer (sans soutien spécifique) , à 3 mois, son frein de langue est coupé aux ciseaux, l’allaitement ne repart pas (ce qui n’est pas étonnant), une prise en charge par une orthophoniste est proposée car il accepte mal les solides introduits (selon moi beaucoup trop tôt) à 4 mois révolus sur l’indication du pédiatre, pensant que les solides vont améliorer sa prise de poids, vers 7 mois, la maman laisse tomber l’allaitement à contrecoeur, l’enfant est suivi 2 fois par semaine chez une orthophoniste qui lui fait des massages et qui guide les parents dans la diversification, il va de temps en temps chez l’ostéopathe quand l’orthophoniste le suggère aux parents. L’enfant ne mange pas beaucoup, sa croissance est très ralentie, il n’a aucun plaisir, les parents peinent à faire les massages puis abandonnent et me consultent alors qu’il a 12 mois. L’enfant n’a pas pris de poids depuis ses 8 mois, les parents sont très inquiets et l’alimentation est devenue un sujet de dispute entre eux.
Nous discutons pendant une heure, je les écoute, je les rassure, je casse un certain nombre d’idées reçues, je leur propose quelques pistes, je leur laisse une enquête à remplir pour évaluer précisément comment se passent les repas et ce que prend réellement l’enfant dans des conditions variées, mais ils doivent partir en voyage, nous convenons d’un rendez-vous à leur retour. Une freinotomie au laser sera prévue ensuite quelques jours après notre rendez-vous. J’espère au fond de moi pouvoir retarder cette freinotomie qui me semble une agression de plus pour ce bébé, qui par ailleurs, est en bonne santé même si les repas sont un calvaire pour lui.
Je l’ai revu aujourd’hui, après 5 semaines, il a pris 1,200 kilos. J’aimerais m’approprier les lauriers de cette victoire mais je dois reconnaitre que je n’ai rien fait. Les parents sont détendus, le bébé toujours aussi adorable.
Que s’est t-il donc passé?
Le miracle s’appelle Mamie, le lieu magique s’appelle l’Algérie, les aliments miracles s’appellent lait concentré sucré, huile d’olive, soupe Chorba, pain, couscous, semoule au lait, bricks, pâtisseries, bisco d’or, purées maison, banane écrasée, compotes maison, beaucoup d’amour et de confiance.
Il a fallu seulement 5 semaines, beaucoup de soutien familial, moins de pression, et une démédicalisation complète de la situation pour redonner à ce bébé le goût de manger, de partager et de profiter de la vie. Pour ne rien gâcher, il en a profité pour faire ses premières nuits.
J’aime bien ce slogan en nutrition KISS « keep It Simple Stupid », il est souvent d’une grande aide et dans ce cas, il a été la pierre angulaire de cette prise en charge. Bravo à la grand-mère, son fils m’a dit que lui aussi, il avait enfant un petit appétit, et elle lui préparait à l’époque des tartines de sardines en boîte, ça aussi c »était une sacrée bonne intuition!