
Voici un cadeau de Noël en avance pour tous ceux qui stressent à l’idée de reprendre de la bûche. En santé publique, certaines publications ne font pas que bousculer les certitudes : elles déclenchent de véritables tempêtes politiques, médiatiques et culturelles.
C’est exactement ce qui s’est produit en 2013, lorsqu’une équipe du CDC (Centers for Disease Control and Prevention) ( institution scientifique majeure) menée par l’épidémiologiste Katherine M. Flegal a publié une méta‑analyse dans JAMA (très bon journal, sérieux) concluant que les personnes en surpoids (IMC 25–29,9) présentaient une mortalité plus faible que celles classées dans la catégorie “poids normal”.
relisez la dernière phrase, non vous n’avez pas vu cela passer (ou bien juste les plus avertis d’entre vous) et voici pourquoi :
La publication originale est la suivante :
Flegal KM, Kit BK, Orpana H, Graubard BI.
Association of All-Cause Mortality With Overweight and Obesity Using Standard Body Mass Index Categories: A Systematic Review and Meta-analysis.
JAMA. 2013;309(1):71‑82.
Cette méta‑analyse, portant sur près de 3 millions de personnes, montrait que :
- les personnes en surpoids avaient une mortalité inférieure à celles de “poids normal”
- l’obésité modérée n’était pas associée à une surmortalité systématique
- le BMI est un indicateur imparfait, incapable de capturer la complexité du risque métabolique
Autrement dit : la relation entre poids et mortalité n’est pas linéaire, et le discours dominant ne reflète pas toujours la réalité statistique.
La publication a déclenché une vague de critiques, dont certaines parfaitement légitimes sur le plan méthodologique.
Dans une réponse publiée dans JAMA, des chercheurs de Harvard, dont Walter Willett, ont attaqué l’étude avec une virulence inhabituelle.
Willett est même allé jusqu’à qualifier publiquement le travail de Flegal de « pile of rubbish » traduction « un tas d’inepties », une phrase rapportée ensuite dans Nature. https://jamanetwork.com/journals/jama/article-abstract/1681397# https://www.nature.com/articles/497428a.pdf
Katherine Flegal elle‑même a été la cible d’attaques ad hominem, y compris sur son apparence physique.
Elle raconte cette expérience dans un texte devenu célèbre : The Obesity Wars and the Education of a Researcher. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/34139265/
Quand une scientifique est attaquée non pas pour ses données, mais pour son corps, cela dit quelque chose de profond sur la manière dont nos sociétés parlent du poids.
Pourquoi cette étude dérangeait autant? parce qu’elle remettait en cause plusieurs piliers implicites de la santé publique américaine :
- l’idée que “chaque kilo en trop tue”
- la centralité du BMI comme indicateur de risque
- la vision moraliste du poids corporel
- la logique punitive des politiques de prévention
- la croyance que la perte de poids est toujours bénéfique
En montrant que le surpoids pouvait être associé à une mortalité plus faible, Flegal ne disait pas que “le surpoids est bon pour la santé”.
Elle disait que la réalité est plus complexe que le récit dominant. Et c’est précisément ce qui a dérangé.
Ce que cette controverse nous apprend aujourd’huib alors que chaque jour, je reçois de mails de patients qui veulent des wegovy et autres munjaro,
Cette affaire est devenue un cas d’école sur :
- la difficulté d’accepter des résultats qui contredisent les attentes
- la manière dont les débats scientifiques peuvent être contaminés par des enjeux politiques et culturels
- la stigmatisation du poids, y compris dans les milieux académiques
- la nécessité de distinguer la critique scientifique de l’attaque personnelle
- l’importance de protéger les chercheurs lorsque leurs travaux dérangent
- Elle rappelle aussi que la santé publique doit s’appuyer sur des données, pas sur des intuitions morales.
Pourquoi c’est encore pertinent en 2025 ?
Parce que nous continuons à débattre du poids comme d’un marqueur moral plutôt que comme d’un phénomène biologique, social et environnemental.
Parce que les politiques publiques restent souvent centrées sur le BMI, malgré ses limites.
Parce que la stigmatisation du poids demeure un obstacle majeur à l’accès aux soins.
Et parce qu’il existe des entreprises, des laboratoires qui ne vivent que parce que la grossophobie est une source inépuisable de revenus.
L’histoire de Katherine Flegal, n’oubliez pas ce nom, nous rappelle que la science n’a pas pour mission de confirmer nos croyances, mais de les questionner.
Voilà, je vous souhaite à tous d‘excellentes fêtes,
et pour l’année 2026, une bonne santé quel que soit votre poids.